Anne Lécu, religieuse dominicaine médecin en prison, répond aux questions de Sophie de Villeneuve dans l'émission Mille questions à la foi sur Radio Notre-Dame. Si Dieu permet la souffrance, peut-il être considéré comme un Dieu bon ? Et sinon, comment les expliquer et les comprendre ?

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Comment Dieu peut-il permettre la souffrance et la mort de son Fils sur la Croix ?
A. L. : Je ne sais pas s'il faut parler de permission ou de non permission. Dieu ne permet pas la souffrance, il la partage. Quand on célèbre le mystère pascal, on célèbre la vie du Christ qui se donne librement pour que nous vivions. Il n'est pas venu pour souffrir, mais pour donner sa vie pour que nous ayons la vie. Non pas la vie après la mort, mais la vie maintenant. Il vient nous délivrer de ce qui nous tue.

Pouvez-vous tenir ce discours à des personnes incarcérées qui n'ont pas la foi, et qui ont du mal avec ce discours-là ?
A. L. : En réalité, il est beaucoup plus facile de tenir ce discours en prison qu'ailleurs. Personnellement je n'en parle pas, car étant médecin et non dans l'équipe d'aumônerie, je ne suis pas là pour cela. Mais il y a quelques années, j'ai participé à une eucharistie dans la prison où je travaille, au moment de l'Épiphanie. J'ai été bouleversée de voir ces femmes, des braqueuses de vieilles dames, des toxicomanes, etc., pas nécessairement chrétiennes, venir à la communion les bras croisés, sans un regard pour la crèche, et tomber à genoux au pied du Crucifié. Elles comprenaient intuitivement que l'homme sur la Croix était avec elles du côté des coupables. C'est de cela qu'il est question dans le mystère pascal. Non seulement Dieu s'incarne, prend notre chair pour être avec nous, mais il choisit d'être du côté des coupables.

Donc Dieu vient partager la souffrance.
A. L. : Oui. En aucun cas il ne vient donner une réponse ou la conceptualiser. Toute tentative d'explication de la souffrance est vaine, et l'Ancien Testament le dit aussi, notamment dans le livre de Job. Job ne cesse de proclamer son innocence et de demander des explications à Dieu. A la fin du livre, Dieu vient le voir devant tous ses amis, qui ont beaucoup disserté sur une souffrance rédemptrice ou liée au péché ou éducative, et déclare : « Seul mon serviteur Job a bien parlé de moi ». Seul celui qui revendique son innocence parle bien de Dieu. Avec l'histoire du Christ, la même chose nous est dite : pas de discours, mais un partage jusqu'au bout, dans la souffrance mais plus encore, dans la faute et la culpabilité. Dans la deuxième épître aux Corinthiens (5,21), Paul écrit : « Dieu l'a fait péché pour nous ». Il l'a identifié au péché, mis à la place du péché.

C'est une expérience à faire ?
A. L. : Oui, mais rappelons-nous que c'est une histoire qui débouche sur la Résurrection ! Dieu vient partager avec nous le pire, pour nous emmener vers le meilleur. Dans les beaux textes des premiers moines, on voit Jésus descendre aux enfers pour aller chercher un par un, par la main, tous ceux qui attendent depuis la nuit des temps…

« La souffrance humaine inspire la compassion, elle inspire également le respect et, à sa manière, elle intimide. Car elle porte en elle la grandeur d'un mystère… ». St Jean-Paul II

« La souffrance n’est pas d’abord un problème à résoudre, mais un mystère ». Pape François